Sylvain Arnoult

Une autre vision de la pêche en Loire

En matière de ressources halieutiques, nos regards sont plutôt tournés vers les mers que vers les rivières. Pourtant, même si les marines ont meilleure presse que leurs cousines d’eau douce, en ces eaux aussi il est nécessaire de parler de pêche durable.

L’on a beau parler du plus long fleuve de France, de sa beauté, du ‘dernier fleuve sauvage d’Europe’, même si l’on a tout mis en œuvre pour en protéger la flore et la faune, la vigilance est de mise et un autre regard sur la pêche professionnelle aussi. Cela, Sylvain Arnoult, pêcheur installé à Muides-sur-Loire, l’a bien compris. Petit-fils et fils de pêcheur, il a grandi entre filets, nasses et barques. “Je baigne dans ce milieu depuis tout gamin, explique-t-il, j’avais fait ma première demande dès l’âge de dix-sept ans mais tant qu’aucun lot de pêche ne se libère, vous n’avez aucune chance d’en obtenir. Cela fait à peine six ans que j’ai enfin réussi à obtenir une quinzaine de kilomètres à exploiter.” Il fallut batailler dur pour les obtenir. Même si l’on parle de plusieurs générations de pêcheurs dans la famille, rien n’est acquis sur ce fleuve et Sylvain s’est donc d’abord lancé dans la récupération des métaux, un métier que son grand-père pratiquait déjà en plus de la pêche avant d’enfin pouvoir réaliser et accomplir son rêve d’enfant. Ils sont aujourd’hui trente-cinq pêcheurs à se partager cette partie de la Loire, mais tous n’ont pas la même vision que notre homme et surtout ils travaillent sur un fleuve qui fait la loi et qui exige un sérieux talent d’adaptation. “Il y a eu pas mal d’évolutions, à écouter les anciens qui eux pêchaient principalement du prédateur, du sandre et du brochet, alors qu’il y en avait beaucoup. Il y avait aussi pas mal de migrateurs. Aujourd’hui on peut parler d’une plus grande biodiversité due au changement du biotope, à l’eau claire, à la prolifération de la flore. Ils ont aussi arrêté de tirer du sable et donc ce dernier est revenu. Tout cela influe sur la vie et la diversité des poissons bien évidemment, mais aussi sur l’arrivée d’une autre faune.” Si l’eau claire favorise le développement des sandres, la présence des cormorans a l’effet inverse. “Ils mangent généralement tout ce qui est friture et tout ce qui est statique comme le sont la majorité des poissons à l’état juvénile. Dès que l’eau baisse, les cormorans s’abattent et chopent ce qui est le plus simple à prendre, à savoir les alevins de sandre.”

Changements

L’on parle aussi et de plus en plus de silure que beaucoup honnissent alors qu’il n’est pas considéré comme nuisible malgré qu’il ait colonisé, à grande échelle et en quelques années seulement, tous les grands axes fluviaux et que: “Les anciens n’avaient jamais vu ça. À l’époque, ils pensaient que c’était un monstre alors qu’ils n’en prenaient que quelques fois dans l’année et que la bête ne dépassait pas les dix kilos. Aujourd’hui j’en sors qui font dans les quatre-vingt-dix kilos. Je pense personnellement qu’il faut apprendre à vivre avec ce que l’on peut pêcher aujourd’hui. Le silure aussi, même si certains bougonnent parce qu’il s’attaque aux migrateurs tels que mulets, aloses, saumons, lamproies enfin ce qui sera disponible pour lui, sans faire aucune différence.” Le gros de la pêche, nous explique-t-il encore, se situe de septembre à juin car en juillet et en août l’eau est plus basse et il y a prolifération d’algues. En gros pour l’alose, par exemple, qui est un migrateur, cela peut commencer dès février en fonction de la température de l’eau. Pour les carnassiers la répartition est plutôt aléatoire mais grosso modo on peut parler du sandre en hiver et du brochet en été. Pour l’anguille ce sera du premier avril jusqu’à la fin août et tout ce qui est friture, genre goujon et gardon, se passera durant l’été. De nombreux changements se sont opérés influant sur la présence des poissons car si le sandre revient un peu, le brochet se fait rare. La lamproie, par contre, fait son apparition en petit cheptel. “C’est généralement plus vers la Loire Atlantique qu’on la pêche et comme avant elle n’était pas pêchée de ce côté-ci, j’ai redéveloppé une technique pour en prendre.” Quant à la perche: “ Une fois tu en vois et une autre fois, elle est invisible. On la trouve surtout dans les endroits encombrés, là où il y a généralement beaucoup d’herbes.”

Écosystème

La main de l’homme a fait quelques dégâts dans le fleuve avec l’introduction d’espèces nuisibles comme la jussie, une plante aquatique importée d’Amérique du Sud au dix-neuvième siècle pour orner les bassins d’eau. Cette dernière s’est vue devenir un terrible envahisseur dans toutes les zones humides, y compris la Loire. Beaucoup s’en plaignent et de droit car pour nombre de raisons elle bouleverse l’écosystème et même décime des zones de pêche. Mais l’opinion de Sylvain est plus nuancée: “C’est une plante qui colonise les bois et qui retient les sédiments ce qui augmente la couche de vase. Du coup effectivement, par manque d’oxygénation, certaines zones meurent. Mais je défends également une autre thèse en commission technique, celle qui soutient que là où la jussie est présente, elle génère de nouvelles zones de frayères. Cette théorie dérange beaucoup de monde mais j’y crois.” D’autres sujets dérangent encore et nous y reviendrons. La Loire, c’est aussi le royaume des migrateurs comme l’anguille par exemple, présente sous deux formes. La jaune, celle de montaison, c’est la jeune anguille qui va coloniser le fleuve pour se nourrir et grossir puis vient l’argentée, celle d’avalaison qui est à maturité sexuelle et se transforme, ne se nourrit plus et prépare son corps à vivre dans les eaux salées lorsqu’elle rejoindra la Mer des Sargasses. À cette âge-là, les femelles pourront atteindre les deux kilos et demi tandis que les mâles ne dépasseront par le kilo. C’est une pêche bien règlementée et réservée aux professionnels, et uniquement ceux équipés d’un guideau lorsqu’il s’agit d’argentée.

Amalgame

Les journées sont longues pour notre pêcheur qui pose ses filets tard le soir, vers vingt-trois heures, pour les relever au lever du jour. En Loire il n’existe pas de quotas, juste des ouvertures et des fermetures et une réglementation sévère quant au matériel utilisé. “Les filets, je les pose au feeling. Il faut chercher le poisson là où il aime s’abriter en soirée et la nuit alors que pendant la journée il évolue plutôt dans le courant. Mais surtout il faut observer et accepter tous les changements sans exception, vivre les bouleversements naturels car au final, c’est le fleuve qui décide. Notre marque de fabrique, c’est la pêche raisonnée et puis de toute façon, la Loire nous y oblige. Si un pêcheur aujourd’hui ne se focalisait que sur du carnassier comme le sandre ou le brochet, il n’irait pas bien loin. C’était possible du temps de mes parents d’en faire son chiffre d’affaires mais aujourd’hui tu es obligé de miser sur la biodiversité, de pêcher les espèces qui sont en abondance, c’est ça pour moi la pêche durable, en toute logique.” Sylvain en a assez vu des pêcheurs qui montent à Rungis pour acheter d’autres poissons alors que pour lui, hors de question de vendre autre chose que le produit de sa propre pêche. Mais est-ce suffisant de nos jours pour pouvoir vivre de ces poissons, sachant pertinemment bien que les poissons d’eau douce sont sans doute moins prisés que ceux de mer et que le choix s’orientera plutôt vers les carnassiers et les migrateurs plutôt que vers les cyprinidés, les ‘poissons blancs’? “Le problème vient déjà du fait que les gens font l’amalgame avec ce que l’on trouve dans les étangs en Sologne où là il ne sera jamais question d’espèce en voie de disparition”, rit-il, “mais il est clair que ce sont des poissons qui demandent un supplément de travail car il faut tout désarêter et contrairement à ce que l’on pense, ce sont des poissons qui sont bons en chair et très fins.”

Message

Pour pallier tout cela, pour valoriser toutes les espèces, sans concession, Sylvain a construit un atelier de transformation il y a deux ans de cela. Il assure la vente directe de poissons frais mais aussi la transformation des cyprinidés en terrines, en soupes ou en plats préparés à côté des fumaisons. Un supplément de travail qui rend son activité pérenne. “Ce qu’il faut c’est assurer le développement pour avoir du poisson à pêcher et non pour vendre mieux son poisson. C’est fini le temps où l’on ne vendait que du poisson noble. Vous ne verrez jamais chez moi une terrine à base d’anguille ou de sandre. Ces recettes je les destine à des espèces moins valorisées et le jour où ils auront aussi compris ça en mer au lieu de pêcher, par exemple, du homard à outrance pour le voir finir en conserve ou en soupe, il y aura à nouveau de la ressource. Mieux vaut les laisser dans l’eau pour ensuite les pêcher avec raison.” Même le silure trouve son compte dans le contexte, un poisson qui se révèle excellent en pavés, ceux prélevés juste derrière la tête. Pour que les poissons frais gardent en qualité Sylvain les saigne le plus rapidement possible. “Si vous ne faites pas cela, le poisson va ‘échauder’, il va chauffer et là c’est mort. Vous aurez beau essayer de le refroidir, sa chair restera molle.” Une pêche durable, raisonnée, ne s’adresse pas qu’aux pêcheurs, mais aussi aux chefs. C’est à eux également de redoubler d’originalité, de créativité pour mettre en valeur certaines espèces moins connues, pour transmettre ce message comme le fait si bien Christophe Hay que vous avez pu découvrir dans notre précédent numéro. C’est aussi à tous les pêcheurs que le message de Sylvain s’adresse, celui d’accepter les choses, d’en tirer parti plutôt que de se plaindre et de laisser une chance au fleuve de rester nourricier pour les générations à venir. “J’en entends combien qui se plaignent qu’il n’y a rien à pêcher alors qu’ils passent autant de temps que moi sur leur bateau. Ça veut bien dire qu’il y a du poisson, non? Mais sans doute pas celui qu’ils veulent.” Quant à nous, après quelques heures de barque à relever les filets, une belle diversité d’espèces se sont retrouvées dans les bacs de Sylvain, de l’anguille, du silure, du brochet, de l’aspe, du barbeau, de la chevesne… biodiversité, disions-nous?

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