Au revoir, l’Ami

Au revoir, l’Ami

J’aurais beaucoup apprécié que mon édito ne se transforme pas en rubrique nécrologique après ces trop nombreux départs de personnalités que j’ai connues, côtoyées et interviewées dans la plus grande intimité mais là Éric, tu m’y obliges. Oui, Monsieur Martin, c’est bien à toi que je parle. Toi qui nous a quittés un vilain samedi d’avril, un treize, dans une ville lointaine du continent africain où tu coursais de nouvelles épices, à Kinshasa, sans crier gare, sans mot dire. Toi qui, il faut le dire, ne te répandais jamais sur ta vie privée. Tu remarqueras d’ailleurs que je n’ai pas posté que ta photo en bas de mon édito, mais aussi celle de ton fils Tristan et de tous tes amis, ou du moins d’un très grand nombre d’entre eux, venus te dire un dernier au revoir, veste de cuisine endossée et toque rivée sur la tête, en haie d’honneur le long de la route vers ta dernière demeure sur terre, dans cette petite entité de Lavaux-Saint-Anne que tu aimais tant, près de ce château où tout a commencé pour toi, il y a bien longtemps de cela. Cette salve d’applaudissements sur cet ultime chemin Éric, tu as forcément dû l’entendre, ce n’est pas possible autrement car des amis, tu en avais et beaucoup. Les raisons de ton départ soudain, je ne les évoquerai pas, elles t’appartiennent. J’aimerais plutôt évoquer ton existence parmi nous pour ceux qui ne te connaissaient pas, ou trop peu. Tu pardonneras ma mémoire défaillante car je ne sais plus si c’est ton meilleur ami, ou plutôt ton frère de cœur dirais-je, Pierre Résimont, qui m’avait présenté à toi ou l’inverse. Tu ne m’en voudras pas je l’espère car c’était il y a bien longtemps, aux débuts du magazine, lors de mes premiers pas en tant que journaliste, à la naissance de notre club Les Amis Saisonnier dont Pierre et toi aviez fait partie très tôt.

Je ne te connaissais ni d’Ève ni d’Adam et pourtant dès nos premières rencontres j’avais eu la sensation de te connaître depuis longtemps. Il faut l’avouer, tu étais impressionnant mais tu avais cette aptitude à spontanément mettre les gens à l’aise, tant ta passion était débordante.
Tu savais toucher la corde sensible de ceux qui aimaient le métier de cuisinier, dont moi.
Tes débuts, tu les avais faits d’abord dans les alentours du château puisque tout jeune tu excellais déjà dans l’art du braconnage et que pas un seul feuillu, pas une seule herbe, pas une seule fleur n’échappait à ton regard. Au château ensuite dont ton père était devenu le directeur et où ta maman avait repris les fourneaux. Il ne fallut pas attendre des décennies pour que tu abandonnes tes études afin de rejoindre les cuisines et non sans un certain succès puisque tu fus le plus jeune chef belge à être reconnu par un guide dont je tairai le nom. Ce même guide qui t’en a fait voir par la suite, toi qui n’aimais ni l’injustice ni l’incompréhension. Tu avais ce regard malicieux des gens qui s’émerveillaient
de tout, de ceux qui sondaient, qui aimaient les regards surpris de l’autre, toujours à la découverte de l’ultime trouvaille, de la dernière technique, d’un produit d’exception sourcé dans tes alentours proches. Tout était sujet à débat chez toi, pas un seul point qui concernait ton métier qui ne méritait pas ton avis, ni celui de l’autre. Et c’est bien pour cela que l’on t’aimait tant Éric, parce que tu donnais matière à notre profession, tu la faisais vivre à ta façon et tu la partageais avec tant d’enthousiasme au fin fond de ta campagne, entre Famenne et Ardennes.

Ton installation dans la maison de chasse de la Baronne Lemonnier fut un nouveau tournant, fait de hauts et de bas certes, mais tu nous donnais l’impression d’être invincible, toi ce géant ardennais que rien ne semblait pouvoir abattre. Je me souviens encore très bien de cette série que nous avions lancée, cinq kilomètres à la ronde, obligeant un chef à ne travailler que des produits des alentours proches, un jeu auquel tu avais excellé tant tu la connaissais si bien cette nature qui entourait ta maison. À chacune de nos visites il fallait que tu nous émerveilles, la magie d’une branche de genévrier à peine cueillie puis infusée dans un fumet de poisson, les étonnantes volailles de la Boucherie de la Ferme d’une qualité aussi exceptionnelle que celles de Bresse, selon toi. Cette recherche sur les champignons qui se muaient par cette magie que tu avais en toi en assaisonnements variés, voire même en poivres pour certains. Je pense n’avoir jamais connu un seul moment avec toi sans que tu ne m’aies montré quelque chose de nouveau. Jusqu’à ces dernières années, jusqu’à cette dernière fois où nous nous sommes vus, où l’émotion débordait. Je sais aujourd’hui que cela a été dur pour toi et que cela le sera d’autant plus pour ceux qui restent. Mais tu sais Éric, c’est cette image que je garderai de toi, celle des temps plus heureux et j’espère qu’aujourd’hui tu auras pu retrouver la paix. Et te connaissant, je ne serais pas surpris de te voir tempêter contre un nuage qui ne respecte pas les saisons ou de te voir courir inlassablement à la recherche de l’ultime poudre d’étoile qui assaisonnera, de la meilleure façon qui soit, ton éternité.
En attendant. Au revoir, l’Ami.

Philippe Schroeven

© 2019 Culinaire Saisonnier. Tous droits réservés